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La Vierge de Guadalupe : une conquête spirituelle et culturelle


Les premiers missionnaires arrivés en Amérique, provenaient de terres de tradition mariale. À côté des rudiments de la foi chrétienne, ils souhaitaient enseigner l'amour de la Mère de Dieu et de tous les hommes. Mais une telle tâche pouvait se révéler ardue dans la situation de violence qui caractérise toute conquête d'un pays par une autre nation.

C'est dans ce contexte qu'apparaît la Vierge du Tepeyac en 1531. Par Marie vint l'annonce de la joyeuse nouvelle de la libération de ce peuple vaincu et s'incarna profondément Jésus-Christ, son amour et son Évangile dans le cœur des Mexicains qui virent dans la Vierge comme une protectrice et une garantie de salut. À travers les apparitions de la Vierge de Guadalupe, nous assistons au témoignage extraordinaire d'une mexicanisation de l'évangélisation en dépit de toutes les controverses qui ont pu entourer ces apparitions jusqu'à aujourd'hui.

L'histoire de la Vierge de Guadalupe est intimement liée à l'histoire du Mexique. La dévotion à cette Vierge et l'essor de son culte vont de pair avec la création de la société mexicaine et la formation de sa conscience nationale. De fait, au-delà de l'évangélisation pure, la dévotion à la Vierge s'étendit et se convertit en symbole national identitaire pour les populations mexicaines vivant au Mexique ou en dehors de ses frontières.


1. Le contexte historique des apparitions

A. Un contexte historique mouvementé

Avec l'arrivée des trois premiers franciscains provenant de Gand en 1523, et l'année suivante celle des "douze", tous animés d'un authentique zèle apostolique, débute la première évangélisation et la christianisation méthodique de la population indigène du Mexique.

À cette époque, le célèbre et sévère Tribunal de l'Inquisition veillait à la pureté de la foi et l'intégrité des coutumes. L'une des déviances les plus redoutées en matière de croyance, de morale et de culte était l'idolâtrie. Le milieu du XVIe siècle fut une époque de persécutions impressionnantes et brutales au cours de laquelle tout document ou objet qui paraissait opposé à la foi catholique fut détruit et brûlé.

Tout en découvrant qu'ils adoraient des dieux, les Indiens découvraient que ces dieux n'étaient que des idoles. Toutes les croyances sur lesquelles reposaient pour eux depuis toujours l'interprétation du monde et lui donnait du sens étaient désormais perçues comme des superstitions qu'il fallait rejeter pour adopter le Dieu des vainqueurs.

Les missionnaires prêchaient le monothéisme et proclamaient un seul Dieu en trois personnes. Cependant, ils ne pouvaient empêcher les Mexicains de comprendre leurs enseignements religieux dans une perspective culturelle totalement différente de la leur. Les Aztèques vénéraient un seul dieu tout puissant (Ométeotl) représenté sous différentes formes, le modèle divin était toujours masculin ou féminin ou les deux.

L’aspect féminin de cet esprit était représenté sous différentes formes avec des vocables variés par exemple Tonantzin qui signifie "notre mère". Cette déesse pouvait changer dans le détail de sa représentation et elle était la divinité principale de la cosmogonie mexicaine dont le sanctuaire était à Tepeyac. Le peuple y venait en pèlerinage. Elle était vénérée au sommet de la colline et depuis des temps immémoriaux des gens parcouraient de longues distances pour offrir un sacrifice à la mère des dieux.

C'est cet endroit que la Vierge a choisi pour apparaître à un Indien Juan Diego en décembre 1531. Le lieu où la Vierge est apparue était donc connu dans le monde mexicain comme le site où la déesse vierge mère des dieux était vénérée.


B. Les apparitions : la controverse

Les apparitions se déroulèrent du 8 au 12 décembre 1531 et le texte qui relate les événements est connu sous le nom de Nican Mopohua ("Aquí se cuenta": "Voici ce que l'on raconte"), il aurait été rédigé en nahuatl par Antonio Valeriano entre 1552 et 1570, des divergences existent sur les dates. Son auteur avait été l'élève du célèbre franciscain Bernardino de Sahagún.

Quelques missionnaires n'admirent pas l'origine céleste du culte du Tepeyac, ils pensaient que la dévotion à la Vierge de Guadalupe du Mexique venait d'Espagne. C'était la même Vierge qui était déjà largement célébrée au milieu du XVIe siècle dans la Péninsule ibérique apportée par les gens d'Hernán Cortés, parmi lesquels beaucoup venaient d'Estrémadure.

Pourtant, les caractéristiques qui distinguent la Vierge d'Estrémadure de celle du Tepeyac sont beaucoup plus nombreuses que les éléments qui les rapprochent. En fait la seule chose qu'elles ont en commun, hormis le fait qu'elles représentent toutes deux la Vierge Marie, c'est le nom. Tout le reste est différent. Celle d'Estrémadure est une statuette en bois qui aurait été sculptée par l'évangéliste saint Luc. Celle du Mexique est une peinture estampée sur un tissu. La première est de style byzantin oriental. La seconde est une figure métisse ou indigène d'origine mexicaine. Celle de la péninsule ibérique est une mère avec un enfant dans les bras. Celle de Mexico est une jeune fille avec les mains jointes en attitude d'orante.

Si les conquistadors voulaient en réalité partager une dévotion qu'ils aimaient, le moins que l'on puisse dire c'est qu'ils ne l'ont pas transmise avec exactitude et fidélité. Cela n'est pas en accord avec le zèle et le style apostoliques des missionnaires qui étaient au Mexique à cette époque.

La culture mexicaine reposait surtout sur la tradition orale et les populations locales de l'époque avaient à cœur de cultiver et de transmettre ces traditions. Les traditions principales furent élaborées aux XVIe et XVIIe siècles et les derniers écrits marquants furent ceux rédigés par les auteurs que l'on a appelé "les quatre évangélistes", Miguel Sanchez dont l'ouvrage, Imagen de la Virgen María Madre de Dios de Guadalupe (1648), regroupe les récits diffusés jusqu'alors en y associant des références théologiques empruntées à des passages bibliques ou à des auteurs chrétiens, toujours cités en latin. En 1649, le prêtre qui avait la charge du sanctuaire de la Vierge de Guadalupe, Luis Lasso de La Vega, publia un ouvrage en nahuatl ("Huei Tlamahuizoltica…" qui pourrait se traduire par "Le grand événement…") relatant les événements du Tepeyac. Il décrit comment elle apparut à Juan Diego et lui enjoignit de demander à l'évêque Juan de Zumárraga de Mexico, un franciscain, de construire une église. Face à la réticence de ce dernier, qui n'était pas hostile mais simplement prudent, elle invita l'Indien à cueillir des fleurs et à les apporter à l'évêque de manière à prouver la légitimité de sa requête. Lorsque Juan Diego déploya sa cape devant l'évêque, l'image de Marie apparue estampée sur le tissu. Il reprend ce récit en nahuatl "pour que les naturels voient et sachent en leur langue tout l'amour que Tu (la Vierge Marie) as eu pour eux et de quelle manière se produisit ce qui s'était fort effacé sous les atteintes du temps" ("para que vean los naturales y sepan en su lengua cuanto por amor de ellos hiciste y de qué manera aconteció; lo que mucho se había borrado por las circunstancias del tiempo"). Si, comme nous le verrons ultérieurement, de nombreux chants et poèmes dédiés à Notre Dame furent propices à l'émergence d'un nationalisme créole ; ce sont les peintures que l'on trouvait dans les églises, les pièces de théâtre édifiant en vogue à l'époque -si l'on en croit Robert Ricard- ainsi que les homélies, qui permettaient de nourrir la piété et la dévotion à la Vierge des populations locales. Luis Beccera Tanco, dont l'objectif était de dépeindre la gloire de la Vierge du Mexique pour inviter les fidèles à plus de dévotion et de vénération pour l'image sainte conservée au sanctuaire, fut le troisième évangéliste avec Origen milagroso del Santuario de Nuestra Señora de Guadalupe (1666). Enfin, le quatrième fut le jésuite Francisco de Florencia. Dans un ouvrage intitulé La Estrella del norte de México (1688), il insiste sur l'origine céleste de la représentation de Marie estampée sur la cape et sur la dévotion qui lui est due. Pour le jésuite, la christianisation du Mexique devait être fondée sur l'action de Dieu et pas sur l'action historique de la conquête et de l'évangélisation venant d'Espagne. De nombreuses lettres ou ouvrages relatifs à la Vierge et à ses apparitions et miracles suivirent au cours des XVIIIe et XIXe siècles.

À ces documents précèdent l'Información por el Sermón de 1556, une série de témoignages sur la polémique entre le Frère Alonso de Montúfar (dominicain) et le Frère Francisco de Bustamante (franciscain) qui attaqua la dévotion à la Vierge du Tepeyac. La bataille à laquelle se livraient les apparitionistes et les anti-apparitionistes était officiellement engagée.

L'hostilité des frères mineurs est prouvée par des témoignages indiscutables. Le 8 septembre 1556, le provincial des franciscains, Francisco de Bustamante, autrefois commissaire général des Antilles, dénonça violemment dans un sermon le culte à la Vierge de Guadalupe. Il déclara qu'il n'avait pas de fondement et critiquait par-là même directement la vénération d'images peintes ou sculptées. C'était à ses yeux une erreur de laisser les Indiens croire que l'image de Guadalupe était dotée d'une vertu extraordinaire par laquelle elle faisait des miracles, qu'il était nécessaire de punir les propagateurs de ces mensonges.

Il affirma que l'image vénérée au Tepeyac avait été peinte par un Indien nommé Marcos et n'était pas miraculeuse. On reconnut derrière Marcos, l'Indien Marcos Cípac de Aquino, l'un des célèbres peintres indigène de l'école de peinture fondée à San José au cours des premières années d'évangélisation.

La paroisse de Guadalupe était servie par des prêtres séculiers. En fait, avant 1572, le culte de Notre Dame de Guadalupe semble avoir été une affaire séculière et épiscopale, approuvée et favorisée par les évêques, ou archevêques de Mexico. Depuis le XVIe siècle et jusqu'à aujourd'hui l'épiscopat mexicain a constamment soutenu la dévotion à la Vierge de Guadalupe depuis le premier concile (1554-1555) et ceci sans interruption jusqu'à la conférence Épiscopale mexicaine de 1979. Au cinquième concile mexicain (23 août-1er novembre 1896) en réponse à la lettre d'Icazbalceta de 1883, il fut précisé que : "L'apparition miraculeuse, sans être un dogme de foi… doit être acceptée et respectée comme tradition appréciée depuis les temps immémoriaux digne de foi et qui s'appuie sur une tradition ininterrompue et sur des documents irréfutables" ("la maravillosa apparición, sin ser dogma de fe…se debe aceptar como tradición querida desde tiempos remotos dignas de fe, ya que se apoya en una ininterrumpida tradición y sobre documentos irrefutables.")

De même, le clergé séculier soutenait que la dévotion des Espagnols à la Vierge de l'ermitage favoriserait la conversion des Indiens. Il exploita la piété mariale des Espagnols et les miracles de l'image pour susciter des conversions parmi les indigènes. La dévotion créole et indienne ne fit que croître autour du sanctuaire de la Vierge dans la seconde moitié du siècle.

Dans les quelques mois qui suivirent l'apparition de la Vierge, des milliers d'Aztèques s'étaient convertis au catholicisme. Qu'est-ce qui a pu les inciter à se tourner aussi rapidement vers la foi catholique ? Après dix ans de résistance absolue, pourquoi les Aztèques ont-ils si soudainement changé d'avis ? Ceux qui soutenaient que l'Église catholique avait inventé les apparitions et son histoire, pour mystifier les Aztèques et les pousser à la conversion, semblent trahir un sentiment de supériorité. Il s'agissait simplement d'une autre façon de perpétuer le mythe selon lequel les Aztèques étaient un peuple rustre et ignorant. Ces positions étaient sans fondement véritable car si l'on étudie la culture aztèque de façon suffisamment approfondie, on découvre qu'ils étaient au contraire très éduqués et sophistiqués. Ils étaient en effet nombreux à étudier dans les universités, les monastères et les temples. Ils étaient également habitués aux phénomènes surnaturels, aussi les rumeurs de l'apparition ne les auraient pas fascinés au point de se convertir au catholicisme ; même si une espérance eschatologique certaine, nourrie au contact des missionnaires favorables à la pensée de Joachim de Flore et lié au souvenir de la cosmogonie aztèque, les animaient.

Un mouvement de panique au sein de l'Église catholique suivi cette vague de conversions. Les Aztèques étaient-ils réellement convertis ou avaient-ils simplement appris à dire qu'ils étaient catholiques ? Les nouveaux convertis dirigeaient leurs prières vers la Vierge de Guadalupe, mais s'ils étaient catholiques, pourquoi ne priaient-ils pas Jésus ?


2. L'événement du Tepeyac

A. La tilma de Juan Diego : un "catéchisme" unique

Dans le drame de la "Conquête spirituelle" du Mexique, faite d'efforts magnanimes d'évangélisation du côté des missionnaires mais aussi de domination absolue de la part des Conquistadors, entre en scène une femme qui déclare se nommer "Sainte Marie de Guadalupe" et imprime miraculeusement son image sur la cape, la tilma d'un Indien récemment converti.

La tradition religieuse assure que l'intervention de la Vierge Mère dans l'histoire s'est effectuée de manière extraordinaire et prodigieuse. La Vierge apparaît six fois sous la forme d'une jeune femme de race métisse, d'abord à Juan Diego (quatre fois), puis à son oncle Juan Bernardino et enfin à l'évêque sous la forme d'une image d'elle-même estampée sur la cape de Juan Diego.

Son vêtement paraît être comme le soleil ("Su ropa parecia el sol y echaba rayos"). Dans la culture nahuatl, les vêtements des personnes importantes portent des objets, des signes et des symboles qui disent à tous qui était ou ce qu'a fait la personne qui les porte. Le soleil est symbole de Dieu. Dans cette partie du texte les mots sont écrits en minuscule, soulignant que la Vierge n'est pas le soleil, n'est pas Dieu. Cependant, le soleil est sa parure, on veut dire par là qu'elle a quelque chose à voir avec Dieu, que Dieu fait partie de son expérience.

La Vierge est entourée des rayons du soleil, la lune est à ses pieds et des étoiles ornent son manteau. Juan Homero Hernández Illescas a découvert que la position des étoiles sur son manteau indiquait la date du solstice d'hiver le 12 décembre 1531 (date retenue pour la célébration de sa fête). Elle est "pleine de gloire" ou de "grâce", le soleil qui l'entoure souligne son élection alors que la ceinture noire que porte la Vierge signale qu'elle est enceinte. La présence des fleurs, notamment le jasmin à quatre pétales, le "nahui ollin" représente de façon stylisée le centre de la pierre du soleil. Elle se trouve sur le ventre de la Vierge pour signifier la plénitude, le principe et la fin, le passé et l'avenir suggérant par-là même la présence du Christ dans le corps de Marie. Un nouveau soleil de justice et sainteté va voir le jour, Jésus Christ qui illumine tout homme qui vient au monde (Jean 1,9).

L'écriture aztèque utilisait des glyphes pour représenter des idées. Ainsi, les fleurs en général sont signes de vérité et de communication avec la transcendance. Là, elles prennent en plus racines sur l'azur du manteau de la Vierge, comme pour indiquer que ces racines trouvent leur origine dans le ciel, accentuant ainsi le lien indubitable entre l'image et la divinité.


B. Le message de la Vierge dans le Nican Mopohua

L'évangélisation du Tepeyac devient désormais une alternative à la Conquête spirituelle. La Vierge parle à Juan Diego en nahuatl et le message s'adresse au peuple indigène. Elle lui présente un christianisme que les missionnaires, malgré leurs efforts et leurs intentions droites, n'avaient pas réussi à leur proposer avec autant de force. Tout ce que disait la Vierge avait immédiatement du sens pour les Indiens. Marie parle aux Indiens dans leur langue avec leurs propres symboles religieux.

Il n'était cependant pas question de construire le christianisme sur les ruines de l'ancienne religion aztèque, la Vierge se présente à sa première rencontre avec Juan Diego comme la Mère de cinq anciens dieux aztèques : "Mère du dieu de vérité" ("In Huelnelli Teotl Dios"), "Mère de celui par qui l'on vit" ("In Ipalnamohuani"), "Mère du créateur de personnes" ("In Teoyocoyani"), "Mère du Seigneur de ce qui est proche et uni, de ce qui est près et loin" ("In Tloque Nahuaaque"), "Mère du Seigneur du ciel et de la terre" ("In Ilhuicahua In Italtipaque"). Elle récupère une partie de l'immense richesse de la théologie nahuatl. Elle se présente comme véhicule d'unité religieuse et nationale. Le visage métis de la Vierge de Guadalupe symbolise la rencontre des deux cultures et l'émergence d'une humanité nouvelle. L'évangélisation indienne s'incarne également dans ces valeurs. Elle dit à Juan Diego qu'elle est venue pour tous les habitants de la terre, pour ceux qui ont besoin d'elle et lui demandent son aide dans leur pauvreté, quelle qu'en soit le visage. Son métissage l'autorise à se proclamer la Mère universelle, elle réunit toutes les races en elle. La Vierge vient réconcilier son peuple. Marie demande une église et elle a laissé son image, parce qu'elle veut que son peuple soit uni comme une seule famille avec un destin commun. Avant les apparitions, les populations vivant sur le sol mexicain étaient divisées. La Vierge dit à Juan Diego qu'avec l'évêque, ils resteront opposés par la race, mais deviendront frères dans la foi pour que la parole de l'Évangile de Jean se réalise "afin que tous soient un,"  "afin qu'ils soient parfaits dans l'unité". Cette unité dont parle la Vierge de Guadalupe peut s'interpréter comme la naissance d'un nouveau peuple, la fusion des deux races dans le métissage mexicain. Marie vient à la rencontre de Juan Diego et de l'évêque -qui appartiennent à des groupes ethniques divisés et opposés jusqu'alors- pour qu'ils trouvent un chemin d'entente et de réconciliation. Elle vient au Mexique dans un contexte de conflit, de Conquête, de domination d'une race sur une autre, ce contexte douloureux différencie la Vierge de Guadalupe des autres apparitions de Marie à travers le monde. Elle devient la mère métisse d'un monde nouveau. Elle veut transformer l'obscurité en lumière, la division et l'hostilité en amour, l'injustice en une civilisation nouvelle faite de paix et d'harmonie. Marie aide les nouveaux convertis mexicains à découvrir les merveilles du Seigneur et leur identité de chrétien. La Vierge apparaît à Juan très tôt le matin comme pour signifier l'aube d'une nouvelle ère.

Le message de la Vierge possède des analogies bibliques avec certains dogmes catholiques. Ainsi, la Vierge se présente aussi comme "la Sainte Marie toujours vierge Mère de Dieu" ("In nicenquizca ichpochtli Sancta María Dios in Nantzin"). La virginité devait paraître naturelle à la population locale qui avait l'habitude de côtoyer un panthéon de divinités féminines vierges et qui parfois enfantaient tout en restant intactes. Elle souligne également l'existence d'un Dieu unique, pour indiquer qu'il s'agit du même Dieu, l'auteur écrit ce vocable en espagnol ("Dios"). Elle se nomme en outre la "Mère du vrai Dieu" ("In Ipalnemohuani, nelli Teotl") et annonce le Christ, celui par qui nous vivons. Elle annonce le vrai Dieu en contraste avec les faux dieux, les idoles.

Le symbolisme des pictogrammes qui ornent son image, comme le nœud sur la ceinture, la lumière du soleil qui l'entoure, la lune sous ses pieds et les étoiles sur le manteau évoquent quelque chose de la mère de l'Apocalypse. De même, du point de vue iconographique, la Vierge de Guadalupe synthétise deux dogmes: celui de l'Immaculée, qui est la figure de la victoire du Christ sur le péché et celui de l'Assomption, qui laisse entrevoir la victoire du Christ sur la mort. Avec la Vierge du Tepeyac, la population du Mexique abandonne le péché de l'idolâtrie pour entrer dans la communion des saints à travers le baptême.

Marie suggère une expérience de la foi à travers le pauvre. Évangéliser c'est aimer les pauvres, souffrir avec eux, aider et défendre les opprimés. Il s'agit d'imiter Marie pour revêtir ses vertus évangéliques, de témoigner de sa présence dans sa vie quotidienne en aidant ses frères qui souffrent, les pauvres, les marginaux, les derniers et de coopérer par les œuvres, les actes, les exemples, au projet de salut du Christ.

Il n'y a aucun doute qu'il existe l'option pour les pauvres dans l'élection du voyant Juan Diego. Cependant, la Vierge l'a choisi parce qu'il était bon, parce que dans son cœur noble il y a la grande résignation des humbles et Marie voit en lui tout son peuple. Comme elle l'aime elle se veut métisse. Elle est toute blancheur et toute grâce mais elle se fait indienne.

3. Une évangélisation difficile

A. Une formation spirituelle à réinventer

L'évangélisation rencontra beaucoup d'obstacles parmi les natifs. L'idolâtrie continuait à être pratiquée en secret et il s'est vite agi de ne pas obliger le néophyte à cesser entièrement avec sa vie antérieure. Il devait pouvoir retenir une partie de ces traditions, le missionnaire ne devait rien inventer mais prendre ce qu'il trouvait dans les cultures païennes et l'amener dans le projet chrétien. Les missionnaires, et plus tard le clergé séculier, firent leur possible pour substituer les idées religieuses non chrétiennes aux idées chrétiennes, les modifiant ou les restructurant pour, de cette façon, transformer les fondations spirituelles des cultures indigènes.

Les frères mineurs ne soulignaient pas seulement l'absolue nécessité de détruire l'idolâtrie mais également, tout ce qui pouvait en suggérer la mémoire. Cependant, les frères mineurs étaient favorables à une rupture complète avec le monde ancien. Ils refusaient de tenir quelque compte que ce soit, des analogies pouvant exister entre le paganisme indien et le christianisme.

Après 1541, à l'initiative de Zumárraga, les franciscains, les dominicains et les augustins groupèrent volontairement et méticuleusement leurs méthodes. La confrontation des problèmes résultant de la conversion en masse des indigènes, servit de base pour la création de nouvelles institutions et pour l'utilisation de techniques jusqu'ici inconnues en Europe. Ces nouvelles méthodes se déduisaient de l'observation et de l'analyse des us et coutumes des anciens Mexicains. Pour contourner la difficulté liée à la compréhension linguistique, les missionnaires eurent recours à l'enseignement religieux à travers l'utilisation d'images. Les catéchismes pictographiques fleurirent, provoquant dans certains cas une perte réelle de substance dans l'information transmise. Ils n'étaient pas toujours en conformité avec le dogme et les doctrines enseignées officiellement par l'Église. Ils pouvaient parfois même se situer à la limite de l'hérésie, le dessin du Christ en croix se mêlait parfois aux images des anciens dieux.

B. Une catéchèse inculturée

Depuis l'apparition, les Indiens se convertirent en masse au christianisme. Initialement les dominicains et les franciscains n'admettaient pas les natifs à la vie monastique et au sacrement de l'ordre puis peu à peu des religieux créoles furent recrutés. Les missions ou "centres d'évangélisation" s'étendirent rapidement sur une grande partie du territoire conquis. À l'origine, il y eut seulement les franciscains, mais ils ne tardèrent pas à être rejoint par les dominicains et les augustins. Plusieurs décennies après, d'autres ordres comme la Compagnie de Jésus entrèrent en scène avec un esprit également tout apostolique.

Il ne fut certainement pas aisé d'inculquer les vertus d'une religion d'amour à des Indiens qui voyaient que les nouveaux représentants du pouvoir commettaient les abus et les crimes les plus atroces et détruisaient sans vergogne leurs institutions les plus sacrées, au nom de cette même religion fondée sur la charité et la miséricorde. Les premiers missionnaires franciscains et augustins étaient convaincus que l'évangélisation de la Nouvelle Espagne serait facilitée, si les Indiens eux-mêmes devenaient évangélisateurs. 

L'événement et le message de la Vierge de Guadalupe s'incarnèrent dans la culture nahuatl et provoquèrent un changement radical dans la tâche évangélisatrice des missionnaires au Mexique. Ce renversement propice eut des fruits féconds et insoupçonnés.

L'évangélisation cherche à atteindre les zones plus profondes des cultures, c'est un processus de consolidation non de destruction. À la lumière du message de la Vierge du Nican Mopohua résulte une mariologie compatissante envers les pauvres, de libération d'un peuple opprimé et conquis. L'image libératrice de Marie favorise un long chemin de foi et d'identité historique d'un peuple qui lutte pour son indépendance et ses valeurs culturelles. Jusqu'à aujourd'hui cette image libératrice n'a pas perdu son dynamisme et sa fascination, surtout dans la religiosité populaire. Au XIXe siècle, son culte s'imposa comme symbole de mexicanité dans la lutte pour l'Indépendance (1810-1821).

La Vierge n'est pas seulement l'une des apparitions parmi tant d'autres, on doit la voir comme le fondement même de l'Évangile au Mexique. Les peuples des Amériques, condamnés et crucifiés, se retrouvent abandonnés de leurs dieux, vaincus, anéantis et sans protection. La culture doit être rénovée et transformée par l'Évangile. La réflexion théologique du Nican Mopohua se réfère aussi à l'évangélisation inculturée. Le Nican Mopohua n'est pas moins que l'Évangile de la culture, le récit d'une expérience de naissance et de résurrection, l'Évangile original des Mexicains. Dans ce contexte, la Vierge est considérée comme une figure intégrative de l'Évangile émané de la culture. L'histoire des Mexicains nous démontre que la foi chrétienne à travers la Marie est compatible avec la culture et les valeurs mexicaines. La Vierge ouvre le chemin aux disciples pour qu'ils poursuivent la mission d'annoncer la bonne nouvelle du salut. Cette narration est un paradigme incomparable qui manifeste la relation qui existe entre l'Évangile et la culture.


C. Dévotion mariale et évangélisation dans le Mexique du XXe

a) Des publications mariales spécifiques

L'église que Marie veut, doit être un lieu d'évangélisation, de promotion humaine, de rachat de la culture et de la mémoire historique. Au fil des siècles, sa méthode d'évangélisation n'a rien perdu de sa vigueur, ni le contenu de son message, ni sa présence maternelle.

Pour familiariser les fidèles avec la dévotion mariale, la prédication et la presse sous toutes ses formes furent utilisées au XXe siècle. Le catholicisme de l'époque avait besoin de réévangélisation. Ainsi, en 1932, Don Manuel Garibi Tortolero de Guadalajara suggéra d'utiliser la neuvaine qui précède la fête de la Vierge de Guadalupe, le douzième jour de chaque mois, ou toute autre fête mariale et profiter de ces moments favorables, pour faire des prédications à caractère dogmatique en direction du développement de la dévotion mariale. En outre, comme véhicule naturel de ce courant d'instruction catholique, il encouragea la publication de revues mariales relatives à la Vierge de Guadalupe.


b) Une omniprésence de la religiosité populaire

L'événement du Tepeyac suscite l'annonce d'une nouvelle joyeuse, la transformation d'un peuple tout entier à travers l'évangélisation vécue au quotidien dans la culture. Au Mexique, la présence vivante de Marie a depuis lors indiqué le chemin ecclésial et a eu une incidence particulière dans le cœur de tous les indigènes.

Les générations passées ont reçu son message, et chacune a tenté de le vivre selon la conscience de son époque. Chaque génération a vécu et vit encore aujourd'hui son histoire de l'action évangélisatrice de Marie. L'inculturation authentique suppose la rencontre, l'assimilation, l'intériorisation et la réexpression. Un véritable évangélisateur doit toucher les racines de la culture. Parler de Marie au Tepeyac comme vigueur culturelle du christianisme mexicain c'est prolonger l'incarnation du Verbe dans la réalité culturelle mexicaine, assumer l'identité nationale, connaître ses valeurs.


c) La Vierge de Guadalupe et la musique populaire

L'influence de la musique populaire pour graver et pérenniser dans le peuple une idée quelconque et en particulier une idée religieuse est indiscutable. Comme les Aztèques étaient un peuple proche de la terre, ils ressentaient un sens profond de communication avec l’univers entier.

La poésie mise en musique revêt donc un sens tout particulier pour les Mexicains. La musique sacrée existait chez tous les peuples des Amériques. Les textes des chants expriment non seulement l'intercession du peuple mais aussi leur relation, leur compréhension et leur place devant les dieux de leur temps.

d) La Vierge de Guadalupe aujourd'hui

C'est dans la Vierge que le peuple mexicain vaincu et déconcerté, a rencontré sa vocation historique et son identité nationale. La conquête avait provoqué la mort et la destruction totale. La Vierge du Tepeyac transmet un message de liberté et de vie. C'est la Vierge des commencements, l'aube de la nouvelle évangélisation qui initie un nouveau peuple, orienté vers la lumière, vers un ordre nouveau, un monde nouveau, une humanité nouvelle.

L'histoire du Mexique nous montre que la foi chrétienne à travers la Vierge du Tepeyac est compatible avec la culture mexicaine et avec ses valeurs propres. La foi du peuple mexicain n'est pas seulement une foi pure et abstraite, mais elle a acquis une empreinte culturelle déterminée. Ainsi précisément, l'histoire de cet événement et ses effets nous laissent entrevoir la richesse de l'Évangile et son trésor de possibilités pour la réalisation humaine. Dans la rencontre du christianisme traditionnel espagnol avec la culture mexicaine, la Guadalupe d'Espagne fait l'expérience dans Sainte-Marie Tonantzin d'une nouvelle structuration. La foi est inconciliable avec la contrainte, et la force de la Vierge du Mexique est qu'elle ne n'a jamais représenté une Église importée et ne fut pas imposée par les conquistadors. Elle est métisse, comme ceux dont elle a conquis le coeur.

© Tous droits réservés -2017- Agnès de Fraissinette

(Extraits)

 Article publié dans le Bulletin de la SFEM , Médiaspaul, Janvier 2007

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La Vierge de Guadalupe et la formation de l'identité nationale mexicaine (colloque international 2008)


Introduction

Comme Jésus, Marie est à la recherche des brebis égarées pour leur offrir le salut. La Conquête avait laissé les Mexicains orphelins et sans repère. Ces populations avaient tout perdu, les divinités mêmes qu’ils adoraient semblaient les avoir abandonnés. Les batailles sanglantes non seulement leur avaient fait perdre leur identité mais une nouvelle race, née bien souvent –mais certainement pas toujours- de la relation violente du conquistador avec l’indienne, allait voir le jour.

La naissance de cette race métisse devait provoquer une rupture, une instabilité dans le processus linéaire des générations. L’avenir et le salut ne pouvaient dès lors se dessiner pour ces populations qu’avec la présence de la culture des vainqueurs. Mais le salut des populations locales ne devait pas uniquement venir de l’homme blanc, l’avenir était désormais métis, comme la Vierge qui apparut à Juan Diego. Quelle ne dût pas être la surprise des indigènes, mais aussi des prêtres missionnaires envoyés par la couronne d’Espagne, de voir apparaître une vierge métisse. Le métissage est en effet antinomique à la pureté que représente la Vierge. Pourtant seule la pureté de la Vierge pouvait gommer les stigmates laissés par la brutalité de la Conquête. Il s’agissait surtout d’effacer les traces visibles et honteuses qu’un tel acte avait laissées dans la chair des générations futures. La présence de Marie sous les traits de la Vierge de Guadalupe allait pouvoir leur rendre l’intégrité, en faisant d’eux les dignes enfants de la Vierge.

Cependant, la situation inférieure des Indiens demeura, et les métis durent se battre pour se faire reconnaître. En outre, une élite créole pleine d’amertume envers les Espagnols, utilisa peu à peu la dévotion croissante de la population envers la Vierge de Guadalupe, pour nourrir un sentiment politique de patriotisme et de nationalisme et s’émanciper de la tutelle espagnole.



1. Enfants de la Vierge

La vierge de Guadalupe apparaît dès l’origine comme une personne aimante et proche de chacun. Les populations locales, indigènes, métisses ou créoles pouvaient s’identifier à la Mère de Dieu, métisse et souffrante. Son apparition marque la venue d’un nouveau peuple dont elle a le visage, ni européen, ni indien mais un mélange des deux. Elle représente la synthèse de deux races, comme le souligne Sor Inés de la Cruz dans un poème intitulé « Rosa Mexicana ». Dans ce récit de l‘apparition, Sor Inés utilise l’image de la rose pour représenter Marie, une rose mexicaine et pas les roses de Castille de l’apparition. Cette « Rose Mexicaine » représente une synthèse de deux races : espagnole et indigène, les races présentes en Nouvelle Espagne depuis la Conquête. Avec elle s’initie la vraie mexicanité. La venue de Notre Dame de Guadalupe aura une influence décisive dans le destin et la vie du Mexique.

C’est à un peuple abandonné à la recherche de son identité que Marie va se présenter. Facteurs d’instabilité pour la société de l’époque, les métis étaient rejetés par les indigènes et les conquérants ; ils avaient du mal à trouver leur place. Après la Conquête, ils avaient tout perdu. Ils n’avaient plus de Dieu, plus d’argent et plus de pouvoir. Les Espagnols exploitaient les mines d’argent et occupaient les positions clés du pays. Ayant tout perdu, à l’image de Juan Diego à qui la Vierge apparut, ils avaient le cœur ouvert, disponible et vide d’eux-mêmes, prêt à accueillir le don de l’Esprit. L’Esprit de Dieu était déjà à l’œuvre lors des apparitions dans le cœur de Juan Diego. Il ne fait aucun doute qu’il travaillait également le cœur de tous ces convertis, qui ont demandé le baptême par milliers dans les semaines et les mois qui suivirent les apparitions.

Tous allaient désormais pouvoir être unis dans la Vierge. C’est la mère à laquelle chacun aspirait en secret sans comprendre ce qui l’attendait. « La Vierge de Guadalupe est Notre Mère, nous sommes ses fils ; et du plus loin que nous habitions du Tepeyac, sa douce voix maternelle se fait entendre dans nos cœurs, parce qu’elle règne sur nous et nous gouverne. Nous sommes unis, disons le une bonne fois, pas seulement par les liens de nationalité, mais par d’autres plus forts encore, mais en même temps très doux, des liens de famille : nous ne sommes rien d’autre qu’une seule famille, la famille de Marie de Guadalupe ». La Vierge n’a-t-elle pas proclamé sans crainte que le Seigneur est celui qui relève les humbles et les opprimés (lc 1.52-53). En choisissant Juan Diego, Marie de Guadalupe a choisi le vaincu, le pauvre, l’humble.

En outre, comme Marie, Juan Diego a cru et a adhéré totalement à la volonté de Dieu. Il s’est entièrement abandonné à son dessein et à sa volonté malgré ses incertitudes et ses craintes. Si Juan Diego ne doute pas de la parole de la Vierge, c’est qu’elle était semblable à la parole de Dieu. Il lui obéit car il avait l’habitude d’écouter docilement la parole de Dieu, c’était un Indien converti.

Il fut peu troublé sauf par le fait qu’il ne se sentait pas à la hauteur d’une telle grâce. Tout comme Marie quand l’ange lui apparut mais à qui elle accorda quand même son fiat. Il avait la confiance et l’humilité du pauvre qui n’a rien à perdre mais surtout qui a conscience qu’il ne peut rien par lui-même et qui attend tout des mains du Seigneur. C’est Marie qui vient lui dire : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Et Juan Diego lui répondit qu’il allait faire sa volonté.

La Vierge demanda une église pour y servir son Fils mais aussi pour permettre à ses enfants qui ne le connaissaient pas, d’avoir la possibilité de le rencontrer dans ce lieu, s’ils voulaient bien ouvrir leur cœur. En 1894, le Père Reynoso précisait dans l’un de ses sermons que «l’amour véritable des Mexicains pour Notre Dame est un moyen principal pour conserver la foi de Jésus Christ pure et vive dans la Nation ». Mais les fidèles doivent coopérer à la construction de cette Eglise.

L’amour que ceux qui le servaient, avaient les uns pour les autres, devait servir d’exemple à leurs frères non encore convertis. Tout comme Marie a toujours servi d’exemple par son humilité, sa foi et sa charité. Elle était la figure maternelle qui ouvrait la porte pour que la plénitude des temps du plan divin s’accomplisse. La vocation de Marie a toujours été de coopérer au salut du monde, donc à celui du Mexique. Elle seule pouvait ouvrir le cœur des Mexicains, pour y déposer un germe de vie éternelle.

Ce qui est admirable, c’est que Marie délivre son message non seulement à Juan Diego comme le Nican Mopohua le relate mais également avec la tilma. Comme le Père Mario Rojas l’a étudié, l’image est le complément miraculeux de ce récit. Elle permettait à tous de comprendre car les Indiens pouvaient aisément décrypter les signes qu’elle contient. Parole et présence, Dieu nous aime et l’image rappelle que Dieu est toujours près de nous. Il a voulu nous montrer son amour tendre et doux dans la personne de la Morenita. Marie n’est pas un simple souvenir, dont il faut faire mémoire, elle est une présence vivante. La tilma de Juan Diego stimule et favorise cette rencontre du peuple mexicain avec sa mère.

« De sorte que, Vierge Sainte, Notre Dame de Guadalupe, non seulement notre amour filial, notre affection et adhésion, mais aussi l’autorité même de la Sainte Eglise, te reconnaissent à travers le Mexique comme le phare lumineux, qui avec les vifs scintillements de la Lumière Incrée, Jésus Christ, éclaire nos chemins, et tu es notre guide ». Elle est une mère, un guide et un exemple. Ils ont l’espérance que Dieu ne les abandonnera jamais. Les Mexicains peuvent désormais espérer le salut, ils se savent appelés à entrer dans un monde nouveau où toutes les dissensions, les guerres intestines, les larmes et la violence cesseront. La venue de Marie au Tepeyac, représente réellement pour eux une nouvelle naissance.

La douce voix du Tepeyac dissipa l’angoisse d’un peuple vaincu. Son message devait permettre de resserrer les liens entre les hommes de toutes races et de toutes conditions, entre les laïcs et la hiérarchie catholique représentés dans le récit par le rapprochement entre Juan Diego et l’évêque Juan de Zumarraga ; ils sont frères.

Marie s’identifie avec son peuple jusque dans la couleur de sa peau. La Vierge était la première figure emblématique métisse dont ils pouvaient être fiers.

Le fait de se savoir dignes d’être aimés et de ressentir en retour au fond de leur cœur un sentiment d’amour pour celle qui les aime sans condition, leur a redonné l’espérance. Cette piété s’est avérée être, pour les Mexicains, un moyen de libération et une source d’unité et de force dans leur combat collectif pour la dignité et la vie. « En elle nous en venons à former les Mexicains, une seule pensée, un seul cœur et une seule âme ». Ils n’étaient plus rien, elle les restaure dans leur dignité d’homme en leur donnant la fierté d’être ses enfants ; elle est vraiment mère dans l’Esprit.


2. Prédilection de la Vierge pour le Mexique

Alors que tout semblait perdu, seul un miracle pouvait leur apporter le salut. Prier leur mère du ciel avec dévotion et amour les assurait d’être entendu et exaucés, car elle ne pouvait qu’être écoutée de celui qui la leur a envoyé pour les sauver. Il s’agissait au début de les libérer de l’idolâtrie mais le temps vint rapidement où il s’est agi pour eux, d’être préservés des fléaux qui touchaient leur pays. En demandant la construction d’une église, Marie les a conduits indiciblement sur le chemin de la prière et de la confiance. Le peuple mexicain était invité par l’Esprit Saint du Christ à prendre Marie comme modèle et à l’exemple de son action en Marie, il le mettait en disposition de recevoir du Christ seul le salut. Par Marie, comme l’a relaté Florencia en faisant référence à l’Ancien Testament, notamment à Elie, le salut atteignait le Mexique, permettant aux populations locales d’accéder à la lumière en renonçant aux ténèbres de l’idolâtrie. La Vierge était supposée réaliser la prophétie du Deutéronome 8,7.10 et conduire les Mexicains dans la Terre Promise (« Mais Yahvé ton Dieu te conduit vers un heureux pays, pays de cours d’eau, de sources qui sourdent de l’abîme dans les vallées comme dans les montagnes, pays de froment et d’orge, de vigne, de figuiers et de grenadiers, pays d’oliviers, d’huile et de miel, pays où le pain ne te sera pas mesuré et où tu ne manqueras de rien, pays où il y a des pierres de fer et d’où tu extrairas, dans la montagne, le bronze. Tu mangeras, tu te rassasieras et tu béniras Yahvé ton Dieu en cet heureux pays qu’il t’a donné »). D’autres auteurs, depuis le 17e siècle, ont associé la Vierge de Guadalupe à la femme de l’Apocalypse et à la vision de Saint Jean à Patmos (Sor Juana, Miguel Sanchez … ). Ces références étaient aussi une manière de donner une légitimité à l’apparition de la Vierge et à son message en la reliant à l’histoire du peuple Chrétien.

Comme les anciennes tribus d’Israël, les Mexicains avaient rejeté leur Dieu et s’étaient engagés dans une succession de guerres civiles. Ils erraient sans patrie, sans prêtres et sans repères. Florencia reprit la comparaison initiée par Miguel Sanchez du parallèle entre le Mexique et Israël mais il développa un peu moins la comparaison théologique. Il va cependant plus loin que tous les auteurs avant lui en reprenant le verset du psaume 147, 20 « Non fecit taliter omni nationi » repris par Benoît XIV en 1714 alors qu’il contemplait l’image de la Vierge.

Certains missionnaires, notamment les franciscains craignaient l’idolâtrie. Alors que les temples aztèques étaient encore marqués du sang des sacrifices humains, l’élection du Mexique dans le dessein de Dieu devait inviter les Mexicains à renoncer à leurs anciennes croyances et à l’idolâtrie à l’instar du peuple d’Israël avec Baal. Le Christ n’est pas un dieu cruel et lointain qu’il faut apaiser par des sacrifices mais un Dieu proche et paternel, plein d’amour et de miséricorde. Ces lieux où l’on donnait la mort devaient céder la place à d’autres lieux de culte où serait désormais célébré le sacrifice qui plaît à Dieu, le sacrifice de la messe par lequel le Christ se livre en sacrifice pour la rémission des péchés. Alors que les Espagnols avaient souvent agi avec violence et même parfois avec barbarie pour n’obtenir qu’un faible nombre de conversions, les apparitions de Marie, et le nombre impressionnant de conversions qui ont suivi, laissait imaginer que la main du Seigneur était aux côtés des Mexicains. Cela faisait d’eux un peuple élu et du Mexique une nation choisie. De même que c’est par sa faute que l’homme est sorti du paradis, c’est par sa faute que le peuple mexicain s’est livré à l’idolâtrie ; aussi est-ce par la puissance de Dieu avec Marie qu’il retournera vers son Père du ciel. Marie devait leur obtenir les dons qui leur assureraient le salut éternel.

Les sermons et les auteurs de l’époque jouèrent un rôle primordial dans la diffusion de la dévotion à la Vierge de Guadalupe au Mexique. Nombreux étaient ceux d’origine créole, et leur objectif avoué ou non était certainement de refaçonner l’image du Mexique aux yeux du monde, afin de faciliter son émancipation de la couronne d’Espagne. Mais avant d’espérer avoir une influence à l’extérieur en tant que pays libre et indépendant, il fallait sans aucun doute redorer le blason du Mexique en lui donnant une image digne et respectable. Avec Marie à leur côté, disparaissaient la violence et les larmes dans lesquels était né le Mexique. La douceur de son visage, tout autant que son message ne reflétaient que la paix et l’amour. La gloire de Marie devait rejaillir sur le Mexique tout entier.

C’est en effet sur une somme de dévotions personnelles que s’est appuyée la ferveur collective pour naître et se développer. Le premier miracle réalisé par la Notre Dame de Guadalupe est la guérison de l’oncle de Juan Diego . Une grande partie des miracles de la Vierge ont consisté en guérisons miraculeuses de malades qui recouraient à son intercession mais aussi dans le salut inespéré d’accidentés. Elle protège ceux qui ont besoin d’elle et qui mettent leur espérance en sa capacité à être écoutée par son Fils.

Les calamités qui se sont abattues sur le Mexique ont suscité un mouvement de dévotion collective sans précédent renforçant l’union intime de la Vierge avec ce peuple. Le lien maternel de Marie qui s’est tissé dans le cœur de chaque Mexicain sous l’impulsion de l’Esprit Saint s’est rapidement étendu à tout le Mexique, permettant à son culte d’acquérir les caractères d’une dévotion nationale. Face à ces catastrophes la ferveur populaire pour la Vierge s’accrut. Seule Marie semblait pouvoir être suffisamment sensible aux besoins de ses enfants pour intercéder pour eux, et leur apporter le secours et la consolation spirituelle dont ils avaient besoin.

Cette confiance en la Vierge était lourde d’espérance. Ils semblaient, dans la foi, assurés de la victoire finale. Marie est toujours présente, le Père Reynoso le rappelle dans un sermon en 1894 :« Sainte Vierge, Notre Dame ! tu as promis de te montrer l’aimante et tendre Mère des Mexicains ! Bénie sois-tu milles fois, parce que tu as toujours accompli ta promesse ! Que dit le Mexique lui-même s’il a quelque fois recouru à toi dans ses principaux besoins, et n’a pas senti à point nommé ta protection miraculeuse. Dans les inondations, dans les épidémies et les plus grandes calamités il s’est réfugié dans ton sein ; et que dit-il, je répète, s’il n’a pas évidemment rencontré dans le giron de l’une des mères les plus tendre et aimante, s’il n’a pas senti la douce cajolerie de tes caresses, et ne s’est pas vu couvert de ton manteau, comme les poussins par les ailes de la poule ».

En 1544, une terrible épidémie de Cocolixtli se produisit, tuant une centaine de personnes par jour. Comme rien ne pouvait faire cesser ce mal, des religieux franciscains organisèrent une procession d’enfants indiens qui devaient se diriger vers le Tepeyac en demandant à la Vierge de venir à leur aide et d’intercéder en leur faveur. L’épidémie s’arrêta en quelques jours. Puis la ville de Mexico fit l’objet d’inondations catastrophiques de 1629 à 1634 qui fit de nombreuses victimes. Durant toute cette période, les neuvaines se multiplièrent pour implorer la Vierge et pour la première fois l’image sacrée sortit du sanctuaire pour être transportée sur des canaux jusqu’à la cathédrale. Malgré la ferveur des Mexicains, les inondations continuaient de dévaster la ville et de mettre des vies en péril. Mais la foi et l’espérance n’abandonnèrent pas ce peuple fidèle qui put découvrir une grâce plus forte que le miracle immédiat, une grâce d’ordre moral et spirituel. En effet, comme ils se conformèrent à la volonté divine sans défaillir ni se décourager, leur foi se purifia ; et les ordres religieux qui taxaient cette dévotion à la Vierge d’idolâtrie changèrent alors d’attitude.

Fin août 1736, une terrible épidémie éclata et décima deux millions de personnes en Nouvelle Espagne. Des neuvaines furent dites en vain pour faire cesser l’épidémie. C’est alors que le Conseil Municipal de la ville de Mexico proposa de proclamer la Vierge patronne principale de la ville pour faire cesser l’épidémie.

L’archevêque accéda à cette demande et elle fut soumise à la congrégation des rites qui l’approuva. La décision officielle fut promulguée le 2 mai 1737. Aussitôt l’épidémie cessa et le nombre quotidien de morts passa de cent à quatre, puis deux le lendemain, et pour finir à zéro.

A la suite de cet événement, une demande officielle fut envoyée à Rome pour la proclamation de la Vierge comme patronne de la nation mexicaine. En 1754, l’approbation pontificale fut publiée officiellement par le Pape Benoît XIV.

Léon XIII pressentit l’importance de la Vierge dans la vie nationale mexicaine et dans la foi vécue au quotidien par la population mexicaine. Aussi, autorisa-t-il le couronnement de l’image originale de la Vierge le 8 février 1887. De nombreux sermons y trouvèrent prétexte à nourrir la foi des paroissiens envers leur Mère du ciel et ils associèrent étroitement cet acte à une fierté nationale patriotique. Politique et religieux se mêlaient étroitement. Le couronnement officiel eut lieu le 12 octobre 1895 après des mois de préparation liturgique dans les différentes paroisses du pays. Il faut noter que la couronne de la Vierge fut créée par un orfèvre à Paris.

La Vierge continua à jouer un rôle de plus en plus important dans le développement de l’identité mexicaine. Les créoles interprétaient son apparence comme la légitimation de leurs aspirations nationales et ils participèrent à la propagation du culte avec le projet de construire la Nouvelle Espagne au Mexique.


3. Gloire de la patrie

Au Mexique, la Vierge a permis à des peuples séparés et en guerre de se réconcilier et de fraterniser au lieu de se faire la guerre. Cette fraternité allait au-delà de l’histoire de l’individu et de la famille, elle s’inscrivait dans la culture d’une nation. Le 10 janvier 1890, Léon XIII dans son encyclique Sapientiae Christianae déclarait : « Or si la loi naturelle nous ordonne d’aimer d’un amour de prédilection et de dévouement, le pays où nous sommes nés et où nous avons été élevés … (paragraphe 8). «… l’amour surnaturel de l’Eglise et l’amour naturel de la patrie procèdent du même éternel principe : Tous les deux ont Dieu pour auteur et pour cause première…» (paragraphe 9)

L’attachement à la nation est donc quelque chose de naturel, de nécessaire mais aussi dans une certaine mesure un acte de foi. « Nous recommandons aux prêtres de notre diocèse, que dans leurs prédications, leurs exhortations dans les confessionnaux et même les conversations familières, ils vantent et fassent voir à leurs fidèles l’importance de la dévotion guadaloupéenne, comme étant un moyen très efficace pour obtenir la protection divine et réveiller l’esprit patriotique et national ».

Le roi d’Espagne exerçait un contrôle politique et religieux sur tout le territoire. Rome avait en effet concédé à l’Espagne le privilège de contrôler les biens ecclésiastiques en Nouvelle Espagne, de gérer la fiscalité de ces biens, et de nommer les évêques ; à condition qu’ils aident à la propagation de l’Evangile et de la foi sur ces nouveaux territoires.

« La Vierge de Guadalupe est à la fois une représentation vivante de la mère de Dieu, pour notre peuple, la vierge indienne, la protectrice d’une race opprimée, et enfin, l’emblème et l’étendard de l’Indépendance nationale. (…) Il s’ensuit que dans ce peuple pour lequel la patrie et la religion sont tout, le sentiment d’adoration s’associe, en ce qui concerne la Guadalupana, à l’amour de la patrie. ».

Le Mexique devait reconquérir son indépendance politique. La couronne d’Espagne avait conquis le pays et en quelque sorte confisqué sa souveraineté en n’accordant que très peu de droits aux Créoles et aux Indiens ; elle devait la restituer à ses titulaires naturels.

Les jésuites furent brutalement expulsés en 1767 alors qu’ils avaient conquis une position morale solide et une grande influence sur les populations indiennes mais aussi sur l’élite créole. Ils avaient depuis toujours occupé une position clé dans le développement de la dévotion mariale et animaient également des confréries mariales. A leur départ, à côté d’une rancœur croissante contre la couronne d’Espagne un grand vide spirituel se fit jour.

Cette situation nouvelle du Mexique ne nuit en aucun cas à la mariophanie guadalupéenne, même si le départ précipité des jésuites créa un espace propice aux nouvelles idées philosophiques nées en Europe au siècle des Lumières. Ces idées nouvelles révolutionnaires firent leur chemin au Mexique favorisant sans aucun doute l’émergence d’une conscience nationale à partir de laquelle se développa un sentiment de fierté patriotique qui alimenta le mouvement d’indépendance mexicain et le rêve créole d’un Mexique qui obtiendrait le salut de la main de Marie. Mais si pour tous, l’image de la Vierge était étroitement associée au mouvement libérationniste, des divergences existaient.

Les patriotes s’opposaient en tous points avec les Conservateurs et les Libéraux sur le rôle que les traditions pré-hispaniques devaient jouer. De fait, pour certains d’entre eux, la nation mexicaine avait son origine dans cette période pré-hispanique. Ils croyaient que l’apôtre Saint Thomas avait été envoyé par le Christ pour annoncer l’Évangile aux Mexicains. Ils allaient jusqu’à dire que Quetzalcoatl, une divinité importante du panthéon aztèque était Saint Thomas.

Parmi ces patriotes créoles se trouvait Servando Teresa de Mier qui, à la veille de l’indépendance mexicaine, élabora plus avant le mythe. Le Père Meir, de l’ordre des prêcheurs, fit en effet un sermon le 12 décembre 1794 au Tepeyac en commémoration des apparitions de la Vierge sur cette colline. Dans ce sermon, qui lui valut une riposte et des sanctions immédiates de sa hiérarchie, il rompait avec la tradition. Il y affirmait que l’image de la Vierge ne s’était pas estampée sur la tilma de Juan Diego mais sur la cape de l’apôtre Saint Thomas.

Cela signifiait que les Indiens déjà christianisés vénéraient l’image bien avant l’apparition à Juan Diego. Marie serait donc apparue à Juan Diego pour lui indiquer l’endroit où se trouvait le tissu et lui demander la construction de l’église.

Saint Thomas l’aurait cachée et elle aurait été retrouvée au 16e siècle par Juan Diego au Tepeyac. Il ne déniait donc pas le fait que la Tilma était authentique et que la Vierge avait véritablement estampé son image sur le tissu, mais plusieurs siècles auparavant.

Cette origine chrétienne antérieure à la venue de Cortés confortait les Créoles dans leur désir de combattre pour leur indépendance contre la couronne d’Espagne. Si comme les patriotes créoles le pensaient, l’origine de la nation mexicaine trouvait son fondement non dans la Conquête, mais dans son passé pré-hispanique supposé chrétien grâce à la venue de Saint Thomas, la conquête spirituelle du Mexique était rendue inutile. Le politique et le religieux se mêlaient donc également dans la théorie de Teresa de Meir pour justifier l’indépendance de la nation mexicaine. 

En 1810, pour faire front face à la couronne d’Espagne qui était devenue l’ennemi exploiteur, le Père Hidalgo, père de l’Indépendance mexicaine et d’autres à sa suite prirent les armes en utilisant tout naturellement la représentation de la Vierge sur leurs bannières. Il ne s’agissait vraisemblablement pas d’un pur calcul politique ; c’était également un moyen pour eux de se protéger en se plaçant sincèrement sous sa protection. Pour Hidalgo tout reposait sur elle, « Mais Hidalgo œuvrait sans plan, sans système, et sans objectif précis. Vive Notre Dame de Guadalupe, était son unique base d’opération : l’étendard national sur lequel était peinte son image, son code et ses institutions. ».

Cependant il y a eu des controverses sur ce point au sein du clergé mexicain. Certains pensaient qu’il était inadmissible de mêler l’image de la Vierge à une révolte qui avait conduit des hommes à la mort sur des champs de bataille. La Vierge devait continuer de représenter la paix et l’unité. C’est la mère de Dieu et mêler sa représentation à ces batailles était blasphématoire.

Hidalgo fut capturé et exécuté le 30 juillet 1811 et Morelos lui succéda. Il mit encore plus l’accent qu’Hidalgo sur les caractéristiques liées à la Vierge de Guadalupe dans le processus de la révolution pour l’indépendance.

C’est le 14 septembre 1813 qu’eut lieu son discours devant le congrès de Chipancingo dans lequel il fait référence à l’Anahuac (le Mexique) qu’il compare à Israël reprenant la métaphore du peuple élu tout en déclarant « être dévot de la Sainte Image de Guadalupe, soldat et défenseur de son culte, et en même temps défenseur de la religion et de sa patrie ». En 1814, Morelos déclara que le douze de chaque mois, une célébration devait avoir lieu. On devait exhiber une représentation de la Vierge de Guadalupe aux portes et balcons des maisons. Il est aussi intéressant de noter que le premier président de la République, Félix Fernandez, changea son nom pour celui de Guadalupe Victoria en 1812.

En outre, en 1858, quand le gouvernement réformiste du président indien Benito Juarez divisa l’Église et l’État, il ne pu se résoudre à supprimer la fête nationale du 12 décembre en l’honneur de la Vierge de Guadalupe.La Vierge de Guadalupe envahit également certaines loges maçonniques qui mêlaient son culte au symbolisme de leurs rites.L’indépendance eut lieu en 1821. Une organisation clandestine « Las Guadalupes » avait soutenu la guerre conduisant à cette victoire. De nombreux évêques, qui s’étaient prononcé contre le mouvement indépendantiste auparavant, rendaient désormais grâce à Dieu, en reconnaissant qu’elle avait sauvé le Mexique.En 1910 l’armée révolutionnaire de Zapata porta l’image sur le champ de bataille et utilisa aussi le nom de Marie comme cri de ralliement. Tous les gouvernements qui suivirent, continuèrent à alimenter les sentiments patriotiques du peuple en y associant la Vierge de Guadalupe -et ce, même au sein des gouvernements anticléricaux.

A l’aune de la création d’une nouvelle nation, le mouvement positiviste était important au Mexique. Formés à l’école de la révolution française, les libéraux étaient nombreux à imaginer la religion catholique comme un instrument au service d’un groupe d’individus, à savoir, le clergé, et non au service d’un peuple. De l’avis des libéraux mexicains, le clergé utilisait ses pouvoirs spirituels pour défendre des intérêts d’un autre ordre. Ils n’auraient, pensaient-ils, jamais dû intervenir dans la sphère politique du pays.

De fait, le libéralisme mexicain du 19e siècle était très nettement anticlérical. La dévotion à la Vierge de Guadalupe étant de plus en plus profondément enracinée dans la culture mexicaine, surtout depuis son patronage et la perspective de son couronnement, les ennemis de l’Église attaquèrent cette icône avec une force croissante.

Ce sentiment anti-apparitioniste se retrouve dans la célèbre lettre d’Icazbalceta datée de 1883 niant l’historicité des apparitions. Elle fut publiée en 1896 , ceci contre la volonté de son auteur. L’intention d’Icazbalceta n’était pas de nier le culte et l’amour que tous les Mexicains pouvaient vouer à la Mère de Dieu dans la Vierge de Guadalupe. Dans son document il précisait, entre autres choses, que les documents contemporains aux apparitions étaient inexistants, rejetant par là même la tradition (des documents antérieurs, notamment le « códice Escalada » ont depuis lors été retrouvés). Même si de nombreux auteurs anti-apparitionistes ont depuis –et jusqu’à aujourd’hui encore- repris le contenu de cette lettre pour étayer leur thèse, ils omettent un élément important : Icazbalceta avait ultérieurement lui-même réfuté cette théorie, dans l’une de ses lettres adressée à l’évêque du Yucatan Ancona en 1888. Cette polémique eut le mérite de susciter la réaction vive de nombreux membres du clergé de l’époque. Les sermons et les écrits sur la Vierge se multiplièrent pour soutenir la défense de l’authenticité des apparitions.

Le Père Agustin de la Rosa riposta en publiant la « Défense de l’apparition de Notre Dame de Guadalupe et réfutation de la lettre dans laquelle un historiographe de Mexico la conteste » , l’évêque Véra multiplia les sermons et les édits en faveur de l’historicité et du développement de la dévotion à la Vierge de Guadalupe. L’évêque Camacho précise que « Considérant que l’on a publié des écrits prétendant nier l’Apparition et abolir le culte à la Vierge de Guadalupe, et que c’est pourquoi nous devons protester contre cette ingratitude, demander pardon à Notre Très Sainte Dame avec nos plus humbles hommages, avec nos suppliques les plus ferventes, avec les manifestations les plus publiques de notre foi et de notre piété envers le miracle du Tepeyac et de nos sentiments patriotiques et reconnaissants pour avoir fait l’objet de cette complaisance unique ».

Malgré toutes ces attaques répétées depuis l’origine des apparitions jusqu’à aujourd’hui, l’attachement quasi unanime de la population mexicaine et la dévotion profonde des fidèles à la Vierge du Tepeyac ne se sont jamais démentis. Elle est intrinsèquement liée à ce peuple, elle les a unis en une seule nation. Nation au développement de laquelle elle a, comme nous venons de le voir, accompagné, dans une certaine mesure, chaque étape. Altamirano disait que la patrie mexicaine existerait tant que subsisterait le culte à la Vierge de Guadalupe : « Le jour où l’on adorera plus la Vierge du Tepeyac sur cette terre, il est certain qu’aura disparu, non seulement la nationalité mexicaine, mais jusqu’au souvenir des habitants du Mexique actuel ».


Conclusion :

Mais le Salut est offert à tous et ce culte célébré de façon constante au Mexique ne semblait pas avoir pour vocation d’être contenu dans les seules limites de la nation mexicaine. En 1910, 70 archevêques et évêques d’Amérique Latine demandèrent au Pape Pie X de proclamer la Vierge, patronne de toute l’Amérique Latine et en particulier de chacune de leur nation respective. Le pape accéda à leur demande. Elle ne devait pas cependant rester uniquement « la gloire et le refuge des nations d’Amérique Latine », comme l’a dit le Pape Pie XI.

Le couronnement de diverses répliques de la Vierge suivit en Europe et à travers le monde. Une copie de Notre Dame de Guadalupe avait été couronnée le 31 août 1891 par Léon XIII à 40 kilomètres de Rome, à Arsoli, soit avant le couronnement de la Vierge à Mexico . Dans le sanctuaire et la basilique de Santa Fe, une copie de la Vierge fut couronnée le 22 avril 1928 puis ce fut au tour d’une autre copie à Rome en 1933, à Managua en 1944, Paris en 1949, Madrid en 1950, La Havane et New York en 1952, Chu Kuan (Formose) en 1971 ou Jérusalem en 1977… pour n’en citer que quelques uns.

La Vierge de Guadalupe restera toujours la mère glorieuse de la nation mexicaine, mais son métissage révèle qu’elle réunit en elle toutes les races. Elle est la Mère universelle en qui chacun peut se reconnaître, car elle voit le visage de son Fils resplendir sur le visage de chacun de ces petits.

(Extraits)

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